Le tombeau des mal-aimés
Extrait de Échos péninsulaires II
J'en avais assez d'endurer un père alcoolique et drogué. Je ne pouvais tout simplement plus le considérer comme un père, mais tout juste comme un étranger.
Alors qu'il arriva à nouveau en boisson, je ne pus me contenir et sortis de la maison familiale en courant. Mes frères et soeurs, eux, se réfugièrent au deuxième étage car ils ne voulaient pas être la proie de père qui était trop soûl pour savoir ce qu'il faisait.
Pour ma part, je m'enfuis dans le petit sentier menant à la forêt. C'est là que je me réfugiais chaque fois que j'avais envie de pleurer. C'était ma cachette et je ne désirais pas la partager avec les autres.
À peine avais-je pénétré dans la forêt que je ralentis le pas. La nature semblait avoir pris un air triste pour la circonstance. Les trembles restaient immobiles, comme figés par la peine qui m'accablait. Les sapins, hébétés de me voir là, pointaient leurs aiguilles en ma direction pour indiquer à tous que je me trouvais là. Les champignons, eux, inclinaient la tête tellement ils avaient de la peine pour moi. Et la nature elle-même, sous son air de mascarade, se préparait au pire.
Je marchais lentement, la tête basse, les bras ballants et les yeux piqués au vif. Je ne comprenais pas ce qui poussait mon père à boire comme il le faisait. Il n'y avait que sa bouteille de bière qui comptait pour lui. Ni sa femme, ni ses enfants ne rivalisaient avec sa chère bouteille de bière. C'était atroce!
Nous l'aimions tous pourtant! Alors pourquoi se réfugier dans la boisson? Lorsqu'il arrivait de son travail, il se changeait, se lavait et partait aussitôt pour la taverne. C'était comme s'il ne vivait que pour ça, et pourtant...
Je ralentis davantage ma marche, car je n'en pouvais plus. Tout ce supplice qui avait été le nôtre pendant des années s'aggravait de jour en jour et personne n'y pouvait rien. Certes, on avait tenté de raisonner père, mais en vain. Selon lui, il n'avait pas de problème de boisson puisqu'il ne buvait pas tous les jours. C'est vrai, mais il buvait tous les deux jours, c'est aussi pire.
J'atteignis enfin mon but. Une cabane dans les arbres, qui avait été construite par mon oncle Édouard, me servait de repère. De ce nid haut placé, je pouvais tout voir, tout examiner. C'est de là que je voyais père arriver le plus souvent. Il descendait de sa voiture avec peine, s'avançait vers le perron en tricolant, montait avec peine les marches et tombait à quelques reprises. Mère venait alors à sa rencontre, lui prenait le bras et l'aidait à monter. Mais malgré sa politesse, elle n'avait pour remerciement qu'un juron mal placé. Je me sentais alors tout drôle, comme si cette scène, qui était pourtant chose courante pour moi, me détruisait le coeur à chaque fois.
Mais de ce repère haut placé, je pouvais également suivre les allées et venues de mes grands-parents qui demeuraient tout près de chez nous. Je voyais pépère se rendre quotidiennement à la grange pour nourrir son chien. En revenant à la maison, il regardait vers notre demeure en signe de dépit. Il était triste, je le savais trop bien, car il savait que nous étions dans la misère et il ne pouvait rien faire pour nous aider.
Quant à mémère, elle se rendait plusieurs fois par jour dans son jardin pour voir comment progressaient ses légumes et pour les asperger d'eau fraîche. Pendant la saison estivale, c'était ce qu'elle aimait le plus puisque ceci lui permettait de prendre un peu de soleil et d'air frais.
Mais ce repère, c'était surtout un endroit de méditation. C'est à cet endroit que je venais pleurer mes peines et mes ennuis puisque je ne voulais nullement que l'on sache que j'avais honte de mon père. Je venais régulièrement m'asseoir ici, la tête entre les mains, et je vidais alors mon coeur débordant de larmes. J'en avais assez de cette vie atroce que nous avait offerte la Providence. On crevait de faim. On gelait pendant l'hiver. On était la risée du village parce que papa ne savait rien faire d'autres que boire.
J'atteignis enfin la cabane. Mais au lieu de m'arrêter aux pieds de celle-ci, je me dirigeai tout droit vers un arbre creux. Celui-ci, malgré son infirmité, se tenait toujours debout et défiait quiconque de le faire tomber.
À l'embouchure du trou béant planté à la base de l'arbre se trouvait un énorme tas de brindilles, de feuilles mortes et de morceaux de bois mort. Alors que je m'accroupis pour déployer tout ce qui bouchait l'entrée de l'arbre, je m'assurai que personne ne m'avait suivi.
Du coin de l'oeil, je scrutai l'horizon afin de m'assurer qu'il n'y avait rien d'anormal. Mes oreilles, à l'affût de tout bruit, faisaient un effort ultime afin de s'assurer que personne n'était dans les environs.
Heureux de savoir que j'étais seul, je plongeai la main dans le creux de l'arbre et en sortis une corde, des morceaux de carton et une plume. Incertain, je me dirigeai alors vers la cabane.
Je gravis rapidement les marches de l'échelle, qui reliait le sol à ma cachette et la retirai ensuite afin que nul ne puisse monter.
* * * * *
Mon oncle Édouard avait construit cette cabane spécialement pour nous, car il savait très bien que ça n'allait pas du tout chez nous. Il m'avait même dit, lorsqu'il finit la cabane, que c'était notre cachette. C'était gentil de sa part car il était le seul qui montrait un peu d'attention à notre égard.
Il lui avait fallu près de deux semaines pour construire notre petite cabane. Il avait commencé par joindre quatre arbres formant un carré avec des troncs d'arbres et les avait solidement cloués avec de gros clous. Ensuite, il avait monté le plancher. Celui-ci, qui était fait de grosses planches épaisses, était fort solide et résistait à nos assauts les plus féroces.
La base de la cabane terminée, mon oncle s'empressa de poser trois rampes de chaque côté de la cabane afin de s'assurer que l'on ne tombe pas en bas. Alors qu'il terminait de poser les troncs d'arbres qui servaient de rampes, une idée germa en lui. Il s'était alors mis à couper une multitude de branches de sapin et les avait empilées dans un tas. Il nous avait alors envoyés chez nous pour manger et nous avait donné rendez-vous un peu plus tard.
Lorsque nous arrivâmes à nouveau près de la cabane, chose curieuse, celle-ci n'était plus là. Elle s'était volatilisée par je ne sais quelle magie. C'est alors que nous nous aperçûmes que notre cabane était couverte de branches de sapins clouées à même les rampes. Mon oncle en avait même clouées au plancher afin que l'on ne voie nullement la cabane. C'était vraiment une idée géniale!
Il avait alors ouvert la porte qui gisait au milieu du plancher, descendit une échelle construite en bois rond et était redescendu, fier de lui, heureux de nous faire plaisir.
Alors que mes autres frères montaient dans la cabane, je m'approchai d'oncle Édouard et le serrai fortement contre moi.
- Merci mon oncle, lui dis-je avec toute la sincérité du monde.
Il se retourna vers moi, touché de me voir soudain si triste, et me dit à voix basse:
- Quand tu seras triste, tu n'auras qu'à venir te cacher dans ta cabane. Tu pourras être enfin tranquille, fit-il en me glissant un coup d'oeil complice!
* * * * *
Je me trouvais seul au centre même de ma cabane et je regardais inlassablement la corde que j'avais ramassée dans le tronc d'arbre. Mon coeur bondissait en prenant ma poitrine pour tremplin et retombait ensuite dans un ronronnement infernal. J'étais tellement tendu que je pouvais sentir battre mon pouls. C'était une sensation fort déplaisante.
Je m'étais résigné à m'enlever la vie, car tout en ce monde me semblait qu'injustice et cruauté. Mon père ne m'avait jamais aimé et ça se voyait par les propos désobligeants qu'il tenait à mon égard. Quant à ma mère, elle acceptait de voir mon père en boisson nous insulter et nous blesser. Elle acceptait également de voir père la battre, lui crier des bêtises et abuser d'elle. Que c'était horrible!
Je ne pouvais tout simplement pas accepter de me faire ridiculiser par ce père alcoolique. Il prenait plaisir à me voler mon argent pour aller boire à la taverne et se moquait littéralement de moi en me disant que j'étais comme ma tante Francine, c'est-à-dire, un être hypocrite et égoïste.
Ça me faisait mal de me sentir ainsi. Depuis ma plus tendre enfance, j'aimais mon père. Mais au fil des ans, cet amour s'était transformé en une haine atroce. Cette haine qui habitait en moi, je la destinais à ce père sans scrupules qui avait brisé l'enfance de ses enfants et la vie de sa femme.
J'en étais venu à le répugner. Il ne m'inspirait que pitié et ce même s'il ne méritait pas que l'on s'attarde à le comprendre.
Dans mon désespoir, je saisis la corde et fis un noeud coulant. J'attachai ensuite une des extrémités à une grosse branche de tremble qui pendait à côté de la cabane. J'ouvris alors le trou laissé par la corde de façon à ce que je puisse être en mesure de m'y enfoncer la tête. Je voulais m'enlever la vie et la pendaison me semblait la solution idéale.
Puis, dans un geste désespéré de ma part, je pris les bouts de carton que j'avais déposés sur un des bancs qui gisait dans un coin et les accrochai un peu partout sur les murs de la cabane.
Sur ces minuscules cartons multicolores, on pouvait lire:
- Vous ne m'aimez pas, alors j'ai décidé de m'en aller. Je vous aime tous, mais je serai plus heureux au ciel. Adieu, je ne peux plus vivre en ce monde. J'ai trop mal, alors je vous dis adieu. Ne pleurez pas, je n'en vaux pas la peine.
Après avoir inséré ces cartons dans les murs, je scrutai avec amertume l'intérieur de ma cabane. Je lisais intérieurement les messages que j'avais laissés à l'intention de ma famille. Une sensation indescriptible s'empara alors de moi. C'était de la tristesse, mais une tristesse empreinte de jalousie envers ceux qui avaient eu la chance de vivre une enfance heureuse.
- Pourquoi n'ai-je pas eu la chance d'avoir de bons parents? me disais-je à voix basse. Et de mes yeux brumeux s'évadèrent des flots torrentiels de larmes.
Ceux-ci étaient sortis de mes prunelles sans que je ne puisse les arrêter. Ils reflétaient bien ma tristesse, mon dépit et ma révolte envers cette vie qui n'avait été pour moi que cauchemar et calvaire.
Je m'approchai alors de cette corde qui se voulait la fin de mon désespoir. Je la saisis alors à deux mains et me mis le noeud coulant autour du cou. J'étais prêt à me donner la mort puisque la vie n'avait plus aucun sens pour moi.
Pourtant, quelque chose m'empêchait de réaliser cette fuite si facile et pourtant si difficile. Je revis alors mes grands-parents que j'aimais tant.
Le visage de ma grand-mère me revint à l'esprit. Je la voyais jolie, malgré les rides sillonnant son visage usé par le temps. Ses yeux pleins de jeunesse demeuraient aimables envers moi. Elle avait toujours su me donner l'amour dont j'avais besoin et qui m'avait donné la force de continuer à vivre dans ce monde si cruel.
Mon grand-père, lui, s'était toujours occupé à parfaire mon caractère en me faisant travailler dans ses jardins et sur sa terre. C'était lui qui m'avait montré comment travailler la terre et qui m'avait donné le goût du travail. J'étais fier de lui.
Je revis également tous mes frères et mes soeurs. Ce qu'ils avaient été malheureux depuis leur naissance. Ils avaient subi les atrocités de l'alcoolisme. Ils avaient également dû endurer les coups infligés par mon père lorsqu'il rentrait en boisson.
Pourtant, personne n'avait jamais osé dire quoi que ce soit à père. Ils s'étaient toujours tus, gardant au fond d'eux-mêmes les insultes si minutieusement choisies pour lui. Ils s'étaient alors repliés sur eux-mêmes, tout comme moi d'ailleurs, et avaient enduré ce calvaire que père leur avait destiné.
Il avait tout fait pour ruiner notre vie. Il nous insultait à tout bout de champ. Il nous battait avec tous objets se trouvant à sa portée. Il nous avait reniés puisqu'il avait choisi la bouteille comme amour, maîtresse et amante.
Je le voyais entrer dans la maison en tricolant, s'avancer vers ma mère et la gifler. Il la couvrait d'insultes et lui criait à tue-tête:
- Donne-moi à manger ma christ. Enweille, plus vite que ça ma tabernacle.
Et maman, sans rien dire, se pliait aux ordres de père.
Pendant qu'il mangeait, il se tournait alors vers mes frères et soeurs, qui s'étaient retirés dans l'escalier ou sous la table, et leur lançait:
- Allez-vous en en haut mes tabernacles. Il saisit le chaudron et le lança en l'air dans leur direction.
C'était cette rudesse qui me torturait. C'étaient ces actes démesurément sauvages qui me détruisaient. Je ne pouvais plus faire face à ce monstre cruel qu'est l'alcoolisme.
Je m'étais rapproché du bord de la cabane et m'assis sur la rampe tout en gardant la tête enfoncée dans le noeud coulant. Une multitude de visages se bousculaient dans ma tête. Je revoyais tous ceux que j'aimais. Mais je voyais également cet écoeurant de soûlon qui ne savait rien faire d'autres que boire de la bière.
Cette vision de mon père éclipsait tous mes bons souvenirs. Ma mine s'assombrit davantage et je plongeai dans une amertume sans cesse grandissante. Je le détestais. Je ne voulais plus le voir. Je ne désirais plus vivre ce supplice qui me poursuivait.
Hors de moi, je me laissai tomber dans le vide. Le noeud se referma sur mon cou. La corde se raidit. Et je sombrai dans une inconscience absolue. J'étais étouffé. J'avais pendu mes peines. Une tristesse mortelle s'empara de moi.
* * * * *
J'ouvris les yeux avec peine. Je ne voyais qu'une multitude d'étoiles multicolores qui gambadaient autour de ma tête, semblables à un manège.
Je me trouvais là, la tête à l'envers touchant le sol. Mon corps était renversé dans une position irrégulière. Je sentais encore la corde m'étouffer, mais la tension était devenue moins forte. Je me rendis alors compte que la branche sur laquelle j'avais attaché le noeud avait tout simplement lâché sous mon poids.
J'étais tombé du haut de la cabane. Je m'étais effondré sur un tas d'arbustes qui ne voulaient pas lâcher prise et qui me tenaient dans cette position fort inconfortable.
Ma tête, elle, avait sombré dans le néant lorsqu'elle a frappé le sol dur comme le roc. Mes pieds, pris entre des branches d'arbustes, hurlaient de douleur. Surtout que la pesanteur de mon corps exerçait sur eux une tension atroce! C'était horrible!
Mais ce qui était pire, c'est que j'avais raté mon coup. Je voulais mourir. Je le désirais de toutes mes forces. Mais cette branche maudite avait lâché prise!
J'avais même franchi le stade le plus pénible du suicide. Ce stade de questionnement et de mise au point, normalement, invite les gens à abandonner leur tentative.
Pour moi, ce stade n'avait pas changé grand-chose. Au contraire, il m'avait davantage résolu à me suicider puisque tout ce qui me revenait à l'esprit était le visage de l'alcoolisme. C'était lui qui me tourmentait, qui me maltraitait, qui me faisait détester la vie. C'était le seul responsable de ma déchéance mentale et il ne s'en doutait même pas.
Un sentiment indéfinissable s'empara alors de moi. C'était un mélange de culpabilité, de tristesse infinie et de dépit. Cette sensation me plongea dans un état d'esprit lugubre.
Je m'en voulais d'avoir tenté de m'enlever la vie. Et pourtant, je me reprochais d'avoir failli à la tâche. Je me reprochais également d'avoir été un lâche. Pourtant, je ne l'étais pas puisque j'avais eu la force de me jeter dans le vide. Bref, je me reprochais tout.
Par contre, j'étais heureux d'avoir raté ma tentative de suicide puisque mes frères n'auraient pas à subir le deuil. Et mes grands-parents que j'aimais tant n'auraient pas à pleurer ma mort.
Je repris alors mes sens. Puisque ma tentative n'avait pas réussi, alors c'était la preuve que le ciel m'avait donné l'ordre de vivre. Avec une force indéfinissable, je me dégageai de mes liens et me remis sur pieds. J'enlevai ensuite la corde qui pendait toujours à mon cou et la jetai de toutes mes forces loin de moi.
J'escaladai ensuite un des arbres se trouvant à proximité de ma cachette et grimpai à l'intérieur de la cabane. Avec rage, je déchirai les morceaux de carton sur lesquels se dressait une écriture cursive inspirée par le diable. Je sortis alors une allumette et fis tout brûler afin que personne ne puisse deviner ce qui venait de se passer.
Je m'assis alors sur un des bancs de la cabane et enfouis mon visage entre mes mains. Je déversai alors des flots torrentiels qui reflétaient bien toutes ces peines, toute cette lâcheté et toute cette culpabilité qui m'habitaient.
Plus tard, je me promis de m'en sortir, de foncer, de marcher la tête haute sur les sentiers de la vie. Et je me promis de ne plus jamais côtoyer le tombeau des mal-aimés...
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